dimanche 30 avril 2017

La reprise de Palmyre par l’Etat islamique, troisième manche (1/2)

Par Grégoire Chambaz

La ville de Palmyre, vue depuis le sud après sa capture par l'Etat islamique. Au premier plan, les ruines romaines.

Rétrospective

En sept jours d’offensive, l’EI aura culbuté le régime sur 85 km et menace sa plus importante base aérienne. Les loyalistes dénombrent 300 à 350 tués et 200 blessés. En outre, le régime a au moins perdu 5 chars, 2 lance- roquettes multiples BM-21, 5 avions (dont trois retirés du service à T4, et un endommagé). De son côté, l’EI compte 150 tués, les deux tiers lors des frappes aériennes de la journée du 10 au matin du 11. Le nombre de blessés est inconnu. Côté matériel, le groupe jihadiste aurait perdu au moins 55 pickups, 3 véhicules de combat d’infanterie BMP-1, et deux chars. La quantité de matériel et véhicules saisis est stupéfiante : au moins 44 chars (T-55 et T-72), 7 BMP-1, 7 canons M-46 (130 mm), 4 canons D-30 (122 mm), 1 lance-roquettes multiple BM- 21, 1 ZSU 23-4 Shilka, 1 lance-missile anti-mines UR- 83P, 14 pickups, 3 missiles antichars guidés Kornet et des armes légères. Les deux tiers du matériel ont été capturés dans la ville, témoignant de la précipitation de la retraite des troupes loyalistes, qui n’ont même pas saboté leurs véhicules. Cette capture représente le gain matériel non cumulé le plus important de l’année pour le groupe jihadiste et dépasse celui de la première capture de Palmyre. En outre, la quasi-totalité de ces équipements n’auraient pas pu s’obtenir par les trafics pratiqués habituellement par le groupe.
Au niveau démographique, le gain est faible (300 à 500 personnes), une population par ailleurs déjà pauvre. C’est au niveau symbolique que les gains sont les plus importants : la capture de la ville réaffirme la puissance du groupe, humilie le régime et, par capillarité, ses alliés russes et iraniens. Elle brise le cycle de défaites dans lequel l’EI était enfermé depuis 18 mois et permet au groupe de refaire les titres des mass média. Du côté loyaliste, la situation est critique : pire qu’après la première prise de la ville, les champs gaziers du centre de la Syrie lui échappent totalement. Cette perte, peu médiatisée, est pourtant beaucoup plus grave que celle de la ville, en raison des conséquences directes que celle-ci va avoir sur le quotidien du gros de la population syrienne (voir « Implications énergétiques »). C’est vraisemblablement la défaite stratégique énergétique la plus importante depuis le début du conflit syrien. Enfin, la déroute du régime met en lumière les problèmes de coordination et de compétence au sein de ses propres forces et alliés. Comment cela a-t-il pu se produire, alors que les défenseurs étaient presque à 4 contre 1 ?

Pertes en personnel, matériels et captures au 14 décembre (au moins)


Personnel
Matériel
Capturés par l'EI
Etat islamique
150
55 pickups
3 BMP
2 tanks (SVBIED)
44 chars
7 BMP
7 canons M-46 (130 mm)
4 D-30 (122 mm)
1 BMP-21 (URAL-375D)
1 ZSU 34-4 « Shilka »
14 pickups
3 missiles antichars guidés
Loyalistes
300 - 350 tués
200 blessés
5 tanks
2 BM-214
3 avions non opérationnels
1 avion, 1 autre endommagé

Des combattants de l'EI pénètrent dans une base DCA au nord de T4 et saisissent une batterie de missiles sol-air S-125 (à l'arrière plan) le 12 décembre.

Facteurs de succès pour l’EI

Les facteurs de succès de l’EI sont multiples. Tout d’abord, au niveau du terrain : le désert est l’espace privilégié du groupe jihadiste, où il peut déployer une manœuvre à grande échelle reposant sur l’imprévisibilité et la vitesse dans un environnement fluide, ce dont les troupes loyalistes sont peu capables. La temporalité du début de l’offensive a été adéquatement étudiée et empêche le régime de déployer des renforts significatifs dans la région, tout en s’assurant un début d’offensive à l’abri des frappes aériennes. De plus, la doctrine de commandement de l’EI, laissant la part large aux subordonnés pour remplir la mission et favorisant l’initiative tactique, a fortement contribué au tempo élevé de l’offensive, empêchant les forces loyalistes de se réorganiser et de durcir correctement leurs défenses. Par ailleurs, l’imprévisibilité de l’EI a permis au groupe d’attaquer par surprise la nuit du 10 au 11, après n’avoir conduit que des opérations diurnes pendant les trois jours précédents. Pour terminer, l’emploi de SVBIED a permis d’atteindre des effets cinétiques et psychologiques fortement déstabilisants pour l’adversaire[1], confirmant sa réputation de « frappe aérienne du pauvre »[2].
La base russe à Palmyre, quittée dans la précipitation. En base à gauche, un UR-83P. En bas à droite, on distingue la citadelle de Palmyre à l'arrière-plan. En tout, l'EI capture dans la base (entre autres) 1 canon antiaérien S-60 (57 mm), 4 canons antiaériens ZU-23-2, 1 lance-missile de déminage UR-83P, 14 mitrailleuses, 200 fusils d'assaut, 250 caisses de munition (7,62 x 39 mm, soit 350'000 cartouches).

Facteurs d’échec pour le régime

La multiplicité des unités (14, voire 16 avec Russes et Iraniens) constitue une faiblesse pour le régime. Malgré leur supériorité numérique, les loyalistes sont prompts au repli, faute d’unité de doctrine, de coordination centrale sachant s’imposer et de cohésion inter- unités. Dans ce cadre, les rivalités interservices (et inter-acteur internationaux[3]) desservent l’ensemble des unités. Même face au danger, celles-ci semblent prévaloir et témoignent des guerres de pouvoir larvées que se livrent les pro-régime à l’intérieur de leur faction. La motivation des unités, à savoir la détermination au combat, en pâtit. En résulte une situation où la plupart des Syriens « ont peur de la mort »[4], de leurs adversaires et ne sont en conséquence pas ables[5]. La tendance des unités loyalistes à fuir est alimentée par l’empressement avec lequel les plus hauts gradés quittent le champ de bataille[6]. Dans le cas présent, une mauvaise coordination entre russes et autres acteurs (lors du minage du dépôt de munitions) a catalysé un mouvement de panique et de repli.
De plus, la dépendance du régime à des milices hybrides (mixant les groupes armés paramilitaires et des ma as clientélistes) constitue une vulnérabilité importante. De fait, le recours à ces milices indique un affaiblissement du pouvoir étatique, et il semble même que l’intérêt des milices prime sur celui « de l’Etat », même au combat. Pour terminer, la troisième bataille de Palmyre montre que, sans relais au sol, les frappes aériennes, même intensives, ne peuvent stopper un adversaire déterminé. Certes, l’impossibilité d’utiliser la base iranienne d’Hamedan (après sa brève ouverture en août) a limité le spectre de réaction russe aux chasseurs-bombardiers, les bombardiers stratégiques ne pouvant pas cibler systématiquement les rassemblements de forces adverses[7]. Il demeure que sans présence au sol, les frappes aériennes ne remportent pas de combat à elles seules.

Implications stratégiques

La reprise de Palmyre et l’encerclement de T4 (qui sera de courte durée, étant brisé deux jours plus tard) ont valeur de victoire stratégique pour l’EI, en termes militaires et médiatiques (première victoire depuis la prise de Ramadi). Corollairement, c’est aussi une défaite stratégique loyaliste. Outre la défaite médiatique et la perte d’image vis-à-vis des alliés du régime, c’est aussi la perte d’un saillant névralgique, notamment pour une potentielle réouverture de la route vers les positions loyalistes à Deir-ez-Zor, assiégées par l’EI depuis mai 2015. Mais c’est surtout une terrible défaite énergétique (voir plus bas). Toutefois, c’est contre-intuitivement une victoire opérative syro-russe, dans le sens où la perte de Palmyre n’a pas empêché les opérations de siège et la capture d’Alep. Cependant, les russes enregistrent une défaite opérative en termes de collecte de renseignement, c’est, contre tout attente, une victoire syrienne au niveau du repli du personnel, de coordination et d’actions conséquentes. Sur le plan tactique et opérationnel, c’est contre tout attente une victoire syrienne au niveau du repli du personnel, qui ne laisse que 15 hommes dans la cité contre moins d’une centaine lors de la première bataille. Enfin, c’est également une défaite tactique iranienne par l’incompétence de la brigade des Fatimides (sa « légion étrangère » afghane), qui fuit presque dès les premiers combats.

Implications énergétiques

La perte des champs gaziers signifie une réduction d’approvisionnement en gaz de 300 à 350 m3 (près de 30 % de la consommation) par jour pour le régime, et ce en plein hiver. Alors que la Syrie était fortement dépendante des importations à 67% (800 m3 / jour), le régime avait cherché à stabiliser la production locale, notamment en raison de son importance croissante dans le budget (20% de celui-ci). La capture du centre de la Syrie fait voler ces rêves de stabilisation en éclats. Certes, un racket du type gaz contre paiement aurait pu être mis en place par l’EI, comme ce dernier l’a fait avec l’électricité du barrage de Taqba. Mais le 9 janvier 2017, l’EI détruit définitivement le complexe de ra nage gazier d’Hayyan, réduisant ces espoirs à néant. Si la perte des champs gaziers signifie un recours accru aux importations (notamment iraniennes), et donc une vulnérabilité géopolitique, elle indique surtout une paupérisation de la vie des Syriens sous contrôle gouvernemental.
Moins de gaz veut dire moins d’électricité (les centrales électriques syriennes fonctionnent au gaz), de chauffage et des pénuries temporaires à permanentes. Dès le 12 décembre, le rationnement de l’électricité est accru (jusqu’à 22h dans certaines zones), et le 21 décembre, l’ensemble des services de chauffage et d’électricité voit leur prix augmenter, suivi du gaz le lendemain. Mais les impacts sont plus vastes : moins d’électricité signifie moins d’eau (en raison de la réduction d’énergie pour le pompage) et moins de chauffage : en résulte une prolifération des problèmes d’hygiène pour des civils Syriens vivant dans des conditions déjà précarisées. De plus, le développement du marché noir accroît le problème, de manière à pouvoir envisager un effondrement total de l’économie syrienne[8] si les champs gaziers n’étaient sont pas repris à temps. A terme, la perte ces derniers pourrait être plus dommageable au régime que l’ensemble de la guerre civile, par un mécontentement politique homogène dans la population.

Brève conclusion

A Palmyre, la perte à nouveau de la ville par le régime est emblématique de plusieurs tendances de fond qui caractérisent le conflit syrien. Tout d’abord, la morcellisation des factions à mesure de l’avancement du conflit, et avec ce morcellement, des loyautés et l’hétérogénéité des différentes unités loyalistes. Puis, la bataille souligne un certain épuisement des forces et une résignation à la fuite face à un adversaire déterminé. Par corollaire, c’est la démonstration que face à la supériorité technologique du régime et ses alliés, les forces morales et l’emploi judicieux d’une manœuvre rapide peuvent très bien l’emporter. En n, la reprise de la ville confirme surtout la puissance en creux de l’Etat islamique : « fort de la faiblesse de ses adversaires ».

Addendum: Quid de la reprise de la ville ? (Quatrième bataille de Palmyre)

A l’heure où nous écrivons ces lignes, la ville de Palmyre a été reprise depuis un mois. Il aura fallu 82 jours aux forces loyalistes pour reprendre la cité. Ce chiffre, comparé aux quatre jours d’offensive nécessaires à l’Etat islamique pour se saisir la ville, pourraient surprendre. Pourtant, l’explication de la durée de la reconquête est probablement plus à trouver dans 1) la nécessité de retrouver une articulation des forces cohérente, 2) la longueur des lignes jusqu’à la ville (qui étaient significativement moindres pour le cas de l’offensive de l’EI) et 3) par la doctrine du régime qui préfère les progrès lents mais économes en pertes à ceux fulgurants mais coûteux en personnel.
La montée du Ve corps
Cette reprise de Palmyre par les loyalistes signale un changement important dans l’équilibre des forces sur le terrain. Alors que par le passé, aucune action offensive d’envergure ne pouvait s’effectuer sans la présence des forces Tigre, l’action de celles-ci n’a pas été centrale dans ce cas-ci. C’est principalement le Ve corps qui a mené l’offensive. Cette unité, fondée le 22 novembre 2016, est composée de volontaires syriens ayant déjà accompli leur service militaire. Sa mission est offensive : il s’agit « d’éliminer le terrorisme », en particulier l’Etat islamique. En ce, la création du Ve corps indique la création d’une deuxième force offensive après les forces Tigre, troupes de choc. Equipé avec un matériel de qualité supérieure (par rapport aux autres unités), le Ve corps est accompagné de conseillers militaires russes. En outre, celui-ci bénéfice de l’expertise combinée syro-iraqo-irano-russe.
Poursuite de la poussée ?
Contrairement à la situation de mars 2016 (où le régime avec avait recapturé la ville pour ensuite cesser sa poussée), les opérations ayant suivi la recapture de cité semblent indiquer que le régime cherche à consolider ses positions autour de la ville. Si celui-ci veut verrouiller Palmyre, il doit pousser jusqu’à Shaer au nord, voir plus loin, pour désenclaver le saillant loyaliste. A l’est, la capture d’Arak, verrou de la route Deir-ez-Zor – Palmyre, est impérative. Au sud, c’est principalement les montagnes à l’est de Qaraytain qui doivent être reprises pour sécuriser un flanc certes vaste mais « mou ». Et si les ressources le permettent, l’élargissement du périmètre palmyrène pourrait être suivi d’une réouverture de la voie d’approvisionnement de Deir- ez-Zor. La ville, coupée des lignes loyalistes depuis près de deux ans, résiste toujours aux jihadistes. La réouverture d’une route d’approvisionnement signifierait en outre une défaite tactique, opérative, stratégique et médiatique pour l’Etat islamique, tout en coupant les possessions jihadistes en deux en Syrie.

Un combattant du Ve corps, de l’unité des « chasseurs de l’EI » près du champ gazier de Palmyre (3 km au nord-ouest des silos à grains), le 16 mars.

Sources

Sur Twitter : Vince Beshara : @Jacm212, Bosno Sinjić : @BosnjoBoy, Hassan Ridha : @sayed_ridha, Yusha Yuseef : @MIG29_, @ WithinSyriaBlog, @IvanSidorenko1, @QalaatAlMudiq, @Nidalgazaui, @PalmyraRev1, @Step_Agency.
Stéphane Mantoux, Bataille de Palmyre : les jihadistes de Daech in igent un revers cinglant à l’armée Bachar, L’oeil du spécialiste, France soir, 13 décembre 2016. Disponible sur : http ://www.francesoir.fr/politique- monde/bataille-de-palmyre-les-djihadistes-de-daech-infligent-un- revers-cinglant-l-armee-de-bachar-al-assad-etat-islamique-victoire- symbole-cit%C3%A9-antique-monument-Russie-Unesco-terrorisme.
Un analyste militaire russe révèle des informations intéressantes sur la chute de Palmyre [traduction], Palmyra Monitor, 17 décembre 2016. Disponible sur : http://www.palmyra-monitor.net/2016/12/17/%D9%85%D8%AD%D9%84%D9%84-%D8%B9%D8%B3%D9%83%D8%B1%D9%8A-%D8%B1%D9%88%D8%B3%D9%8A-%D9%8A%D9%83%D8%B4%D9%81-%D9%85%D8%B9%D9%84%D9%88%D9%85%D8%A7%D8%AA-%D9%85%D8%AB%D9%8A%D8%B1%D8%A9-%D8%B9%D9%86-%D8%B3/
Ivan Yakovlev, The fall of Palmyra : Chronology of the events, Al- Masdar News, 20 décembre 2016. Disponible sur : https ://www.almasdarnews.com/ article/fall-palmyra-chronology-events/
Vasgri, Russian gifts for ISIS : what was left behind in the abandoned military base in Palmyra, Inform Napalm, 24 décembre 2016. Disponible sur : https :// informnapalm.org/en/russian-gifts-isis-left-behind-abandoned- military-base-palmyra/



[1] A noter que l’usage parcimonieux de SVBIED (4) indique que la manœuvre a été privilégiée sur le choc.
[2] Voir Grégoire Chambaz, Méthodes de combat et évaluation tactique de l’EI, RMS n° T1, 2016.
[3] Lire entre iraniens et russes, les premiers essayant d’impressionner sans succès les derniers.
[4] Selon les mots d’un conseiller militaire russe.
[5] Le conseiller militaire russe indique que plusieurs groupes loyalistes auraient prétexté le débordement de leurs positions dans les champs gaziers pour justifier leur repli, alors que celles-ci n’auraient même pas été sous le feu de l’EI.
[6] En l’occurrence, le sous-commandant de l’état-major général syrien, terri é, a initié le mouvement. Dans la panique, le chef opérations, le chef artillerie, le chef d’état-major, et le commandant de la 18e division ont suivi. Puis les officiers subalternes, et les soldats ont achevé la débandade. Pour l’anecdote, le régime n’a retrouvé trace du sous-commandant de l’état-major général syrien que deux jours plus tard, réfugié chez lui. Symptomatiquement, il a été immédiatement démis de ses fonctions mais pas déféré en court martiale.
[7] La piste de la base russe d’Khmeimim en Syrie n’est pas assez longue pour accueillir les bombardiers TU-23M, et le temps de vol depuis la Russie est de quatre à cinq heures.
[8] Le gouvernement ne pouvant pas payer pour tous les prix (généralement élevés) des importations.

samedi 1 avril 2017

Interview de Jean-Jacques Langendorf; La pensée militaire prussienne de Frédéric le Grand à Schlieffen


Jean-Jacques Langendorf est historien, écrivain et maître de recherche à l'Institut de Stratégie et des Conflits – Commission Française d'Histoire Militaire. Auteur prolixe, il a beaucoup écrit sur l'histoire militaire suisse mais aussi sur des sujets plus inattendus. Jean-Jacques Langendorf a publié La pensée militaire prussienne, études de Frédéric le Grand à Schlieffen aux éditions Economica en 2012 et a bien voulu répondre à nos questions sur son ouvrage.


Propos recueillis par Adrien Fontanellaz  








lundi 6 février 2017

La première bataille d’Elephant Pass ; juillet-août 1991


Entre approximativement le milieu des années 70 et 2009, le Sri Lanka fut déchiré par une guerre civile qui opposa le gouvernement central aux indépendantistes tamouls. A bien des égards, la première bataille d’Elephant Pass en 1991 peut être considérée comme un des tournants de ce long conflit.

Adrien Fontanellaz 


vendredi 6 janvier 2017

Bataille pour Bakou

Bien que la principale zone de conflit de la Première Guerre mondiale se trouve en Europe, les armées de la Grande-Bretagne, de la France, de la Russie, de l’Allemagne, de l’Empire ottoman se combattent également en Afrique, en Asie et dans le Pacifique. Parmi les moins connus de ces champs de bataille dispersés à travers le monde se trouve ce que l'on appelle alors la Transcaucasie. L’effondrement de l’Empire tsariste déstabilise le vaste territoire qui va du Caucase aux frontières de l’Inde qui devient alors un lieu de confrontation entre les puissances en guerre. Si la région suscite bien des convoitises c’est d’abord parce qu’elle est une zone stratégique reliant la Méditerranée et l’Europe à l’Asie centrale. Mais à ce motif ancien, fruit des nombreuses guerres qui opposèrent par le passé les Russes et les Ottomans, s’en ajoute un nouveau en ce début de 20e siècle, le pétrole.

Bakou est emblématique de l’importance géopolitique que représente alors le Caucase. La ville, aux confins de la Russie et de la Perse, port sur la mer Caspienne ouvrant sur l’Asie centrale est également au centre d’un riche champ pétrolifère. La ville devient au début de l’année 1918 le centre d’une lutte féroce où s’affrontent Ottomans, Britanniques et Soviétiques alors que les nationalités locales, géorgiennes, arméniennes et azerbaïdjanaises affirment leur volonté d’indépendance. Épisode méconnu de la Première Guerre mondiale, la bataille pour le contrôle de Bakou préfigure les affrontements qui, jusqu’à nos jours, démontrent le rôle clef que joue la région du Caucase.

David FRANCOIS

samedi 3 décembre 2016

Carro Veloce




L’armée italienne a été, jusqu’à relativement récemment, l’une des grandes négligées de l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale, notamment parce que les travaux des historiens italiens ont été peu traduits dans le monde anglo-saxon et francophone. De ce fait, les clichés issus des perspectives allemandes et britanniques – où il n’est question que de matériels désuets, d’un corps des officiers globalement incompétent, de troupes peu combatives, bref, d’un outil militaire en faillite - sur les forces armées italiennes ont eu une vie particulièrement longue. Pourtant, ces préconceptions ont été remises en question au cours des dernières décennies par diverses publications en dehors de la péninsule italienne, et ces dernières révèlent une réalité évidemment plus nuancée. Dès lors, il nous a paru intéressant d’exploiter certaines d’entre elles afin de mettre en perspective la genèse d’un blindé souvent présenté comme une véritable incarnation de l’impéritie militaire italienne ; le CV-33/35. En effet, si l’histoire de ce véhicule révèle en creux les limites évidentes de l’armée italienne, il souligne aussi les profonds bouleversements doctrinaux qui traversaient le Regio Esercito – bien loin des préconceptions portant sur un corps des officiers dont la pensée serait restée figée dans les pires pratiques de la Première guerre mondiale et convaincu qu’une guerre se gagnait avant tout avec des hommes et des mules. 


 

Adrien Fontanellaz

mardi 1 novembre 2016

Colonisation, révolte et indépendance : Texas, 1821 – 1845


Dans les années 1830, des colons anglo-américains se sont petit à petit approprié une province du Mexique. La réaction brutale de ce dernier a conduit notamment au célèbre siège de fort Alamo, devenu un mythe popularisé par la culture américaine. Comment on est-on arrivé là ? Cette bataille, qui est loin d’être la seule, a-t-elle été aussi décisive que le vante la légende ? Que s’est-il passé après, jusqu’à l’intégration du Texas dans l’Union ?
Jérôme Percheron


2 Octobre 1835, début de la révolte texiane. Les miliciens de la colonie de Gonzales sont décidés à combattre les soldats mexicains venus leur reprendre leur canon. « Come and take it ! » (« Venez donc le prendre ! ») (http://eleghosnews.blogspot.fr/2015/04/texas-revolutionbattle-of-gonzalesmolon.html)



samedi 1 octobre 2016

Histoire militaire suisse - interview de Pierre Streit


Pierre Streit est historien et travaille pour le Département fédéral de la Défense, de la Protection de la population et des Sports. Il a été le directeur scientifique du Centre d'histoire et de prospective militaire à Lausanne pendant 10 ans. Auteur de nombreux articles sur l'histoire militaire et la polémologie, il a déjà plusieurs ouvrages à son actif, portant sur l’histoire militaire suisse ou encore l’armée romaine. Il a notamment publié Morat(1476), l’indépendance des cantons suisses dans la collection Campagnes & stratégies des éditions Economica en mars 2009, ou, plus récemment, une étude sur la bataille d’Arnhem. Pierre Streit vient de publier aux éditions Infolio une seconde version, considérablement enrichie, de son Histoire militaire suisse, et a accepté de répondre à nos questions y relatives.
Propos recueillis par Adrien Fontanellaz   

jeudi 1 septembre 2016

Madrid 1936, tombeau du fascisme ?

Dans la dernière semaine d’octobre 1936 la majorité des journalistes et des observateurs présents en Espagne estime que la prise de Madrid par les forces nationalistes est une question de jours, voire de semaines et qu’aucun miracle ne pourrait venir sauver la capitale de l’Espagne républicaine. Depuis trois mois, en effet, les forces loyalistes n’ont pas connu un seul succès en rase campagne contre les troupes nationalistes à l’exception du coup d’arrêt porté dans la Sierra de Guaderrama aux troupes de Mola venant du nord. Mais le danger principal vient du sud où la rapidité de la progression de l’armée commandée par Franco laisse croire à une fin rapide de la guerre civile en faveur des rebelles.

Le camp républicain doute et nombreux sont ceux qui en son sein pensent que Madrid ne pourra être conservé. La décision du gouvernement de quitter la capitale laisse penser que cette opinion est aussi partagée à la tête de l’État. Les nationalistes sont quant à eux optimistes et ils estiment qu’ils défileront bientôt au cœur de la capitale. Certains de leur victoire prochaine, ils désignent déjà les nouvelles autorités qu’ils vont installer à Madrid, préparent des orchestres, instaurent huit conseils de guerre et font venir de Navarre des autels portatifs pour célébrer les premières messes dans la ville libérée. Ils attendent beaucoup de la prise de capitale, notamment le statut de puissance belligérante et une reconnaissance internationale mais surtout la fin de la guerre à leur avantage.

Mais Madrid, en novembre 1936, va être le témoin d’un épisode militaire inattendu. Démentant les pronostics les plus avertis, la ville va résister militairement aux rebelles et les frustrer d’une victoire qu’ils pensaient déjà acquise. La capitale espagnole devient alors le symbole de la résistance au fascisme tandis que l’échec nationaliste change le cours du conflit pour le transformer en une véritable guerre civile, une guerre longue. C’est là également que se forge une nouvelle armée, que naît le mythe puissant des Brigades internationales et que meurent les certitudes et les mauvais jugements sur la nature du conflit espagnol.

Comment néanmoins expliquer la résistance de la capitale espagnole alors que la situation semblait perdue ? La réponse est multiple et la défense de Madrid peut être analysés sous divers angles mais sans jamais oublier la portée de cet événement.

David FRANCOIS