vendredi 20 juin 2014

Les derniers feux d’un soleil se couchant sur l’Empire. Le débarquement britannique aux Malouines

21 mai 1982. 4500 Royal Marines et parachutistes britanniques s'apprêtent à débarquer dans la baie de San Carlos, sur l'île principale des Malouines, au terme d'un périple maritime de près de 13 000 kilomètres. C'est le premier débarquement de vive force pour les troupes de sa Majesté depuis celui de Suez en 1956. En face, les Argentins, trois fois plus nombreux, les attendent de pied ferme, soutenus par une puissante aviation.

 Côtes Malouines en vue !
source : http://nationalinterest.org/blog/jacob-heilbrunn/refighting-the-falklands-war-margaret-thatcher-versus-jeane-7919


En quoi ce débarquement est-il particulier ? Comment les Anglais vont-ils finalement l'emporter ? Quels enseignements peut-on en retirer ?

Jérôme Percheron.


 

Des îles disputées

 

 

Archipel d’îles perdu dans les cinquantièmes hurlants à environ 500 km à l’Est des côtes argentines et 1000 km de l’Antarctique, les îles Malouines (Falklands pour les Anglais) sont un territoire britannique d’outre-mer, dont les deux plus grandes îles, la Malouine Ouest et la Malouine Est, quasiment dépourvues d’arbres et balayées par les vents, regroupent l’essentiel de leur 3000 habitants (un peu moins de 2000 en 1982), dont les deux-tiers situés dans sa capitale, Port Stanley. Ils sont les descendants de colons amenés par les Britanniques au XIXème siècle et vivent principalement de l’élevage extensif du mouton. Le climat va de tempéré-humide, avec un rude hiver d’Avril à Juin, pour les deux grandes îles, à quasi polaire pour la plus méridionale, la Géorgie du Sud, habitée par seulement quelques scientifiques.


Découvertes au XVIe siècle par les Anglais et les Espagnols (la controverse persiste sur la primauté) et revendiquées alternativement par les uns et les autres, elles furent un temps occupées au XVIIIe siècle par des Français originaires de Saint-Malo (d’où le nom de Malouines). Après avoir arraché leur indépendance aux Espagnols en 1816, les Argentins reprennent les revendications de ces derniers sur les îles. Quand les Anglais s’en emparent en 1833, pour des raisons stratégiques vu leur position sur les routes maritimes, ils commencent à les peupler de colons. Depuis, les Argentins ne cessent de contester cette souveraineté, portant le problème devant l’ONU en 1964, mais sans parvenir à le régler.

source : http://www.latinreporters.com/argentinepol19022010.html


L’invasion argentine

 

En 1982, L’Argentine est depuis 5 ans sous la coupe d’une dictature militaire, mise à l’index de la communauté internationale pour sa brutalité assumée, mais soutenue discrètement par les Etats-Unis dans le cadre de la guerre froide. Confronté à une grave crise économique et en but à une défiance de plus en plus grande de la population, le général Galtieri, chef officiel1 de la junte au pouvoir, décide de mettre en œuvre le plan d’invasion des Malouines préparé depuis plusieurs années par la marine. Il devrait permettre de redorer son prestige et de ressouder la population autour d’un but commun. Le moment semble idéal, car les Anglais, englués eux aussi dans une crise économique, se sont lancés dans de vastes restrictions budgétaires de leur appareil militaire, concernant notamment leur flotte et leurs moyens de projection, pour se recentrer sur le face à face en Europe avec le bloc soviétique.

Au mois de Mars, une tentative d’occupation temporaire de la Géorgie du Sud, sans effusion de sang, menée par des commandos argentins habillés en civils, permet de tester la résolution des Anglais. Ces derniers font alors étudier par leur état-major un plan de reconquête des Malouines au cas où l’invasion se produirait. Toutefois le premier ministre Margaret Thatcher et son équipe ne croient pas, dans un premier temps, les Argentins capables d’une telle extrémité. En effet le système de renseignement britannique en Argentine (écoutes radio et agents infiltrés) n’a rien détecté d’anormal. Mais le 31 mars des photos satellites fournies par les Américains révèlent des mouvements inquiétants de la flotte argentine, comprenant des navires d’assaut amphibie, qui ne laissent plus de doute sur sa destination2
 
La phase amphibie de l’opération argentine Rosario débute 1er avril au soir, sans déclaration de guerre. Elle consiste, après des exercices navals à 800 miles au nord de l’archipel destinés à masquer l’approche de la flotte d’invasion, à débarquer, dans les îles principales ainsi qu’en Géorgie du Sud, 9043 hommes des troupes d’élite. Les 85 Royal Marines présents sur place4, prévenus la veille, ne peuvent qu’opposer une résistance symbolique, mais résolue. En effet, pour ce qui devait être « une promenade de libération », les pertes sont lourdes pour les Argentins, contraints par des règles d’engagement très strictes afin de ne pas faire de victimes parmi la population : 4 morts et plusieurs blessés, une frégate endommagée, un hélicoptère perdu. Les Anglais de leur côté enregistrent 2 blessés.

Royal Marines faits prisonniers le 2 avril (source: http://www.britishempire.co.uk)


La réaction britannique

 

Les photos diffusées par la presse de soldats britanniques faits prisonniers et fouillés à plat ventre (procédure normale) déclenchent une vague d’indignation et un désir de revanche dans l’opinion publique anglaise, sur laquelle le premier ministre est ravi de surfer, étant donné son impopularité à cette époque.

La décision est prise dès le soir du 31 mars de mobiliser une flotte d’intervention, articulée autour des porte-aéronefs HMS5 Hermes (qui était promis à la ferraille) et HMS Invincible (entré en service 2 ans auparavant et proposé à l’Australie dans le cadre des restrictions budgétaires). Ils ont une vocation principalement anti-sous-marine, et embarquent, même à eux deux, un nombre réduit d’hélicoptères (22 Sea King) et d’avions à décollage/atterrissage court/vertical (20 Sea Harrier). De plus, leur petite taille ne leur permet pas d’embarquer d’avion-radar d’alerte avancée. Ils seront renforcés par la suite d’une dizaine de Harrier GR3 de la Royal Air Force. Les deux seuls Landing Ship Docks (porte-hélicoptères d’assaut amphibie, transportant des péniches de débarquement) HMS Fearless (transformé en navire-école) et HMS Intrepid (retiré du service) sont rappelés en catastrophe et doivent permettre à une brigade de commandos des Royal Marines, renforcée d’unité de parachutistes, de pouvoir débarquer. Ces navires sont escortés par tous les bâtiments nécessaires : frégate anti-sous marines, destroyers anti-aériens, navires ravitailleurs, transports de troupes... le tout représentant environ les 2/3 de la Royal Navy et pratiquement toute la Royal Fleet Auxiliary6. De nombreux bâtiments, qui étaient soit désarmés, soit en refonte, sont remis en condition par des ouvriers des chantiers navals qui venaient de recevoir leur lettre de licenciement, suite aux restrictions budgétaires. 
 
La junte argentine aurait attendu ne serait-ce que quelques mois, les Britanniques n’auraient eu aucun moyen de reconquérir les îles… La flotte, sous le commandement du contre-amiral Woodward, appareille le 5 avril, de manière très médiatique, depuis Portsmouth et Gibraltar, les cales remplies à la hâte par un véritable tour de force logistique7. Elle est précédée par 3 sous-marins nucléaires d’attaque.

« Brittannia rules !» (inscription sur la banderole) : départ du HMS Invincible, 5 Avril 1982 (source: http://www.telegraph.co.uk)

Les stratégies de chaque adversaire

 

Une offensive diplomatique soutenue permet aux Anglais d’isoler l’Argentine et d’obtenir de l’aide de leurs alliés. L’ONU condamne l’invasion argentine. Les Etats-Unis, un temps indécis entre leur plus fidèle allié sur le continent sud-américain et leur plus fidèle allié en Europe, vont finalement faire le choix de ce dernier, considérant que leur priorité est de permettre à la Grande-Bretagne de reprendre rapidement sa place dans le dispositif de l’OTAN face au bloc Soviétique. Ils vont ainsi mettre à disposition leurs installations de l’île d’Ascension (possession britannique louée aux américains, à mi-chemin entre le Royaume-Uni et les Malouines), qui va s’avérer une précieuse base arrière, où la flotte pourra se réorganiser et s’approvisionner avant le trajet final, et d’où la RAF pourra faire décoller des bombardiers stratégiques. Ils vont également leur fournir les renseignements obtenus par leurs satellites espions, donnant en particulier la position des navires argentins, et leur permettre d’acheter des armements divers comme les derniers missiles air-air sidewinder pour équiper les Harrier. La France va également jouer un rôle important, d’une part en stoppant ses ventes d’armes à l’Argentine et aux pays susceptibles de l’aider, en particulier les célèbres missiles antinavires Exocet, et d’autre part en permettant à la flotte britannique de s’entraîner, lors de son passage au large des côtes françaises, en organisant des attaques simulées par des avions du même type que ceux équipant les Argentins (Mirage III et Super-Etendard).


Le périple jusqu’aux Malouines (source: http://web.univ-pau.fr)



Le général Menendez, comandant les troupes argentines sur les îles, est persuadé que le débarquement principal aura lieu près de Port Stanley. En effet, les conditions climatiques et le sol impraticable aux véhicules lourds (85 % est constitué de tourbières, le reste se partage entre marécages et lande), sans oublier l’absence de couvert (pratiquement aucun arbre) rendrait, dans le cas d’un débarquement éloigné de l’objectif, une progression terrestre très difficile et vulnérable aux attaques. Il va donc regrouper l’essentiel de ses moyens autour de Port Stanley. Un pont aérien et maritime va permettre de déployer plus de 13000 hommes sur place, en majorité des conscrits. Des hélicoptères et des avions légers d’appui tactique (Pucara) sont également acheminés, mais les aérodromes des îles sont trop sommaires pour permettre à des avions à réaction d’opérer.


Renforts argentins débarquant à Port Stanley, Avril 1982 (source : http://thebeerbarrel.net)



Les Argentins ne comptent pas laisser approcher la Royal Navy les bras croisés : leur flotte et leur aviation sont puissantes et récemment modernisées. Leur arme la plus sophistiquée est le tandem avion/missile antinavire Super-Etendard/AM 39 Exocet, mais ils ne disposent que de 4 de ces avions et de 5 de ces missiles, car la France en a stoppé les livraisons sur pression anglaise.

Le plan de reconquête britannique (opération Corporate) suit les grands principes des opérations amphibies :
  • Isoler le théâtre d’opération (les îles) : il est en effet indispensable d’entraver l’arrivée des renforts dans la zone de la future tête de pont, comme les alliés l’on fait en 1944 avec la Normandie en détruisant méthodiquement les chemins de fer, ponts, … afin d’ « encager » la région. Pour les Malouines, cela revient, dès que le premier sous-marin nucléaire britannique est sur place, à prononcer le 12 avril une zone d’exclusion de 200 miles autour de l’archipel dans laquelle tout navire non autorisé pourra être attaqué.
  • Obtenir la suprématie maritime et aérienne dans la zone du débarquement : c’est en effet un préalable si on veut que les navires transportant les hommes à débarquer puissent arriver à destination. En 1944, l’imposante flotte alliée n’a pas vraiment eu ce problème, d’autant qu’elle était très proche de ses bases (de l’autre côté de la manche). Dans notre cas, cela s’avèrera beaucoup plus difficile, la distance entre les bases britanniques et le lieu du débarquement étant sans commune mesure. D’autre part, le pouvoir politique au Royaume-Uni a posé une limite à ne pas franchir : pas d’attaque sur le continent, afin de n’a pas entraîner des complications diplomatiques avec les autres états d’Amérique du sud, ainsi qu’avec les Etats-Unis. Il ne sera donc pas possible de neutraliser, du moins officiellement, les bases aériennes situées en Argentine. Le faible nombre de Harrier sera donc fortement sollicité entre les missions de supériorité aérienne et celles de soutien au profit des troupes au sol, d’autant que cet avion n’est pas réellement polyvalent : le Sea Harrier, initialement emporté, est optimisé pour la chasse, d’où l’ajout de Harrier GR3 pour l’attaque au sol.
  • Leurrer l’ennemi quant au lieu réel du débarquement, afin de retarder la réaction ennemie. En 1944, l’opération Fortitude va permettre de tromper jusqu’au dernier moment (et même un peu après) les Allemands sur le lieu exact du débarquement. Aux Malouines, les Anglais ne vont surtout rien faire pour ébranler la certitude argentine d’un débarquement à proximité de Port Stanley.
  • Reconnaître avec précision les côtes et les plages. Les Anglais disposent de relevés très précis effectués par un officier passionné de voile qui a été en service aux Malouines quelques années auparavant8, ce qui va leur permettre de choisir avec soin le lieu du débarquement.
  • Acquérir le plus possible de renseignement sur les forces ennemies : leur position, leurs effectifs … c’est le rôle des SAS (Special Air Service) et SBS (Special Boat Service), unités de forces spéciales crées lors de la deuxième guerre mondiale, qui, dès que la flotte sera suffisamment proche, seront déposés de nuit par hélicoptère sur les îles et, parfaitement camouflés dans la nature, renseigneront sur tout le dispositif argentin.
  • « Ramollir » ou supprimer les défenses ennemies sur les côtes : à la différence des plages normandes, le lieu choisi est faiblement défendu.
  • Acquérir rapidement une tête de pont suffisamment profonde pour être viable : elle doit pouvoir résister aux contre-attaques ennemies et permettre l’arrivée de renforts.
Un Sea Harrier décollant du HMS Hermes, en utilisant le tremplin (source: http://tech.uk.msn.com)

La rencontre des flottes

L’Armada (marine de guerre) argentine se prépare à rencontrer la flotte adverse et a sorti ses deux fleurons : le croiseur ARA9 General Belgrano, ex-croiseur américain datant de la 2ème Guerre Mondiale possédant 15 canons de 152mm, modernisé et équipé de missiles antinavires Exocet, et le porte-avions ARA 25 de Mayo, lui aussi construit lors de la deuxième guerre mondiale (à l’origine pour la Royal Navy…), dont le groupe aéronaval est constitué de chasseurs-bombardiers à réaction Douglas A-4 SkyHawk et d’avions radar Tracker.

Le 2 Mai, le sous-marin nucléaire d’attaque britannique HMS Conqueror, qui pistait le ARA General Belgrano depuis plusieurs jours, reçoit le feu vert du cabinet de guerre pour le neutraliser et lui envoie 2 torpilles, le vieux croiseur étant pourtant légèrement en dehors de la zone d’exclusion. Il coule en moins d’une heure, entrainant la mort de plus de 300 marins. C’est le premier cas d’un navire coulé par un sous-marin depuis la seconde Guerre Mondiale, et le premier cas de l’histoire où cela est dû à un sous-marin nucléaire. Le commandement argentin, se rendant compte de la vulnérabilité de sa flotte de surface, qui manque de moyens de lutte anti-sous-marine, décide de replier rapidement ses autres bâtiments. Il n’y aura donc pas de rencontre entre les porte-avions adverses. Les Anglais viennent de gagner la supériorité maritime. Une menace due aux sous-marins (classiques) argentins demeure, mais la flotte britannique, à la différence de son adversaire, a largement la capacité d’y faire face.


Le ARA Belgrano en train de couler (source : http://www.rna-10-area.co.uk/belgrano.html)



N’osant plus s’aventurer sur mer, les Argentins ne peuvent ravitailler les îles que par avion, ce qui ne permet plus d’envoyer les moyens lourds qui auraient pu rendre possible le renforcement et l’allongement de la piste de l’aérodrome de Port Stanley. Celle-ci, régulièrement bombardée à partir du 1er Mai par les Vulcan opérant depuis l’île d’Ascension, et par les Harrier dès que la flotte est suffisamment proche, ne permet donc pas d’accueillir des gros porteurs, ni des avions à réaction. Ces derniers devront donc partir des bases du continent, soit un trajet de 700 km au minimum. Ceci ne va pas les empêcher de tenter une attaque audacieuse sur la flotte d’invasion en approche. Celle-ci, ne disposant pas d’avions radars d’alerte avancée, compte sur ses destroyers anti-aériens Type-42 classe Sheffield pour servir de « piquet radar » : en avant de la flotte, ils doivent utiliser leur puissant radar pour détecter toute intrusion ennemie. L’un d’entre eux va être victime, le 4 mai, de l’attaque de deux Super-Etendard, venus du continent et ravitaillés en vol. Leur cible prioritaire est de toucher l’un des deux porte-avions britanniques mais, ne parvenant pas à les localiser, ils vont se rabattre sur la cible d’importance la plus proche, le HMS Sheffield. Ils tirent leurs missiles Exocet à une cinquantaine de kilomètres de distance et font immédiatement demi-tour. L’un des deux missiles, mal configuré, s’abîme en mer. Les avions ont bien été détectés par le radar britannique, mais pas le second missile qui continue sa route au ras des vagues. Quand ce dernier, arrivé à quelques km du navire, allume son autodirecteur radar pour passer en mode « autonome », il est détecté, mais trop tard : il lui reste quelques secondes de trajet à 1000 km/h avant l’impact10. Le navire touché à mort est évacué quelques heures plus tard, en proie à un incendie qui va durer plusieurs jours avant qu’il finisse par couler le 10 mai. Le bilan est de 20 morts et 24 blessés.


Le HMS Sheffield en feu (source : http://fs.huntingdon.edu)



C’est la première attaque de ce type de l’histoire et c’est un tournant dans l’histoire militaire navale : désormais, les grandes unités de surface, aussi modernes et coûteuses soient elles, peuvent être victimes d’un seul missile tiré d’un avion à distance de sécurité.

La reconquête de la Géorgie du sud

 

A partir du 21 avril, le destroyer HMS Antrim dépose par hélicoptère des commandos de SBS en Géorgie du Sud. Le climat épouvantable entraîne la perte de 2 hélicoptères, heureusement sans victimes. S’apercevant de ces infiltrations, les Argentins dépêchent le sous-marin ARA Sante Fe en renfort mais, en arrivant à destination le 25 avril, il se voit pris en chasse par les hélicoptères de lutte anti-sous marine du destroyer. Ils l’obligent à remonter en surface en utilisant des grenades anti-sous-marines et le mettent hors de combat à l’aide de missiles antinavires AS 12. Il vient s’échouer et son équipage perd un marin. C’est la première fois dans l’histoire militaire qu’un sous-marin est victime d’un hélicoptère. Profitant du désarroi argentin, les quelques dizaines de SAS, SBS et Royal Marines présents sur le HMS Antrim sont héliportés sur l’île et, soutenus par les canons du destroyer, obligent rapidement les 121 Argentins, surpris par la rapidité de la manœuvre, à la reddition, sans qu’ils aient pu tirer un coup de feu.


D-Day

Le site pour le débarquement est finalement choisi : les plages de la baie de San Carlos. Bien abritée, relativement isolée et peu défendue, celle-ci est située à l’opposé de Port Stanley sur l’île principale des Malouines. Son caractère encaissé devrait gêner les éventuelles attaques aériennes argentines.


Site du débarquement sur l'île de Malouine Est (source: http://wikitravel.org). En rouge, le trajet final de la flotte d’invasion.



Sa situation géographique va entraîner un long trajet vers la capitale Port Stanley, situé à l’opposé de l’île (environ 80 km à vol d’oiseau). Cette distance doit être compensée par l’utilisation d’hélicoptères de manœuvre pour transporter les troupes par bonds successifs. Le débarquement se déroulera de nuit pour retarder le plus possible sa détection par les Argentins. Les forces à débarquer représentent une brigade de soldats d’élite renforcée: la 3rd Commando Brigade des Royal Marines, à laquelle sont adjoints les 2nd et 3rd bataillon du Parachute Regiment, soit environ 4500 hommes au total. Vu l’ampleur des effectifs argentins sur l’île, qui dépassent les 13000 hommes, une seconde brigade (la 5th Infantry Brigade), regroupant 3500 hommes, a embarqué le 12 mai depuis le Royaume-Uni sur le paquebot RMS11 Queen Elisabeth 2, mais ne sera pas sur place avant début Juin.

L’aérodrome de l’île de Peeble, au Nord-Ouest de la baie, équipé d’avions Pucara d’attaque au sol, représente une menace pour l’opération. Il ne peut être neutralisé à distance par les canons de la flotte en raison de la présence de familles d’éleveurs de moutons à proximité. Il fait donc l’objet d’une opération des SAS. Héliportés de nuit, ils détruisent au sol les avions et placent des charges de démolition sur la piste.

Une dernière position argentine, bien équipée en canons sans recul de 106mm et mortiers de 81mm, contrôle l’entrée de la baie, près de Port San Carlos. Elle est prise d’assaut par des SAS héliportés à proximité dans la soirée du 20 mai, au cours duquel 2 hélicoptères Gazelle sont perdus. Mais l’officier argentin en charge de la position a le temps de voir de nombreuses silhouettes de navires émerger de la brume et donne l’alerte par radio12.


Barges de débarquement quittant le HMS Fearless (source:http://www.militaryimages.net)



En effet, dans la nuit du 20 au 21 mai, vers 3h00 du matin, la force de débarquement entre silencieusement dans la baie, tous feux éteints. Il s’agit des Landing Ship Docks (LSD) HMS FearLess et HMS Intrepid qui mettent à l’eau leurs péniches de débarquement dans lesquelles s’entassent les Royal Marines et les parachutistes, suivis des 5 Landing Ships Logistics (LSL) de la classe Sir Galahad, chargés du matériel nécessaire à l’établissement de la tête de pont. Le tout est protégé par les frégates anti-aériennes et anti-sous marines de la flotte. Au même moment, à l’opposé de l’île, le destroyer HMS Glamoran fait diversion en bombardant des positions à proximité de Port Stanley.



Les troupes touchent terre (source: http://mickeywerlen.canalblog.com)



Au matin du 21 mai, la première vague de 2500 hommes est à terre, sans réaction de la part des Argentins, attendant toujours le débarquement principal à Port Stanley. Les premiers habitants sont libérés. Les Sea Harrier se relaient pour assurer la couverture aérienne, opérant depuis les 2 porte-avions restés à 150 nautiques au large par sécurité, hors de portée d’une attaque à l’Exocet. Il est en effet impensable de risquer la perte de l’un d’entre eux, car cela diviserait par deux le parc aérien disponible et ne permettrait plus d’assurer la permanence du rideau anti-sous-marin dressé par les rotations d’hélicoptères Sea King. De ce fait, les avions, à la limite de leur rayon d’action, ne peuvent rester ni très nombreux (2 patrouilles de 2 appareils en permanence) ni très longtemps (30 minutes) au dessus de la tête de pont, ce qui est inquiétant vu que la supériorité aérienne n’est pas acquise. La première tâche des hommes débarqués est donc de mettre en batterie les systèmes de missiles anti-aériens Rapier, afin de compléter la protection contre une attaque aérienne. Des canons de 105mm sont héliportés, et quelques chars légers Scorpion et Scimitar sont déposés par les LSL, afin de fournir un appui rapproché aux fantassins, bien qu’on ne sache pas vraiment si le sol de tourbe et de marécages supportera leur poids. En revanche, quelques chenillettes articulées Volvo Bv 202, spécialement conçues pour les sols peu porteurs ou neigeux, ont été prévues pour la logistique13. Trois Pucara en provenance de l’aérodrome de Goose Green, situé au sud de la position, tentent d’attaquer la tête de pont. L’un d’entre eux est abattu par un missile sol-air Stinger, les autres rebroussent chemin.


Les habitants de Port San Carlos sont les premiers civils à voir les soldats anglais (source: http://article.wn.com)


Les Argentins contre-attaquent !

 

Les Argentins, dont le gros des forces est toujours massé autour de Port Stanley, ne disposent pas de moyens terrestres suffisants à proximité pour attaquer massivement la tête de pont britannique. Ils décident alors d’interrompre le débarquement en cours en s’en prenant à la flotte d’invasion dans la baie de San Carlos. Entre le 21 et le 25 mai, des raids incessants menés par les A-4 SkyHawks de l’Armada, les Dagger14 et les Mirage III de la FAA15 vont se succéder.

Dagger attaquant la flotte britannique à très basse altitude dans la baie de San Carlos (source: http://www.roguegunner.com)


Partis du continent, ils arrivent au ras des vagues pour échapper aux missiles anti-aériens, la verrière encroûtée de sel. La baie très encaissée ne leur laisse que quelques instants pour identifier et cibler leurs objectifs, puis larguer leurs bombes. Quasiment tous les navires présents sont touchés à des degrés divers. Heureusement pour les Britanniques, la plupart des bombes, lancées à trop basse altitude, n’ont pas le temps de s’armer avant l’impact et, soit traversent les navires de part en part, soit s’y logent sans exploser. Malgré tout, plusieurs d’entre eux vont succomber. La frégate Type-21 HMS Ardent, touchée à de multiples reprises le 21 mai, fini par couler le 22. Une autre frégate de la même classe, le HMS Antelope, reçoit plusieurs bombes qui n’explosent pas. Malheureusement, le 23 mai, alors que les artificiers tentent de les désamorcer, l’une d’entre elles se déclenche, entraînant un incendie qui fini par atteindre une soute à munitions ou sont entreposés des missiles anti-aériens. L’explosion qui s’en suit désintègre le navire qui coule aussitôt. Le 24, les Argentins passent à deux doigts de leur objectif en surprenant au matin 3 navires de débarquement (LSL) : les RFA Sir Galahad, Sir Lancelot et Sir Bedivere. Ceux-ci, criblés d’obus, resteront hors service plusieurs jours, portant un coup de frein au renforcement de la tête de pont, qui ne peut désormais être ravitaillée que de nuit. Le 25, le destroyer Type-42 HMS Coventry (classe Sheffield) succombe à son tour aux bombes des SkyHawks de l’aéronavale argentine. Ces derniers ont pu s’entraîner longuement à attaquer ce type de navire, les Argentins en ayant acheté à l’Angleterre quelques années auparavant.



Une des photos les plus célèbres du conflit : Le HMS Antelope explosant le 23 mai (source : http://transformersuk.blogspot.fr)


Le HMS Coventry vient de recevoir une première bombe (source: http://www.dailymail.co.uk)


Le même jour, un navire vital pour la suite des opérations doit délivrer sa cargaison. Il s’agit du RFA Atlantic Conveyor, un porte-conteneurs hâtivement converti en navire auxiliaire16. Il apporte des tentes pour 4500 hommes, une usine de production d’eau potable, des Harrier en renfort, les éléments d’un aérodrome de campagne pour ces derniers, et, surtout, des hélicoptères de manœuvre Chinook pour les troupes au sol. Pour l’occasion, le groupe de porte-avions se rapproche des îles pour l’escorter. L’occasion est trop belle pour les Argentins, qui veulent marquer le coup en ce jour de fête nationale. Ils décident d’attaquer le porte-avions Hermes avec deux Super-Etendard munis d’Exocet. Cette fois, ces derniers sont bien détectés par les Anglais et tous les navires lancent des leurres, détournant les missiles du porte-avions. Tous sauf…le porte-conteneurs qui n’en possède pas. Un des 2 missiles s’abîme en mer, mais l’autre, dont l’autodirecteur cherche une nouvelle cible, l’accroche. L’impact met le feu à sa cargaison. Seuls les Harrier ont pu rejoindre le HMS Hermes par leurs propres moyens, tout le reste gît au fond de l’océan.


Cet épisode de quelques jours, surnommé « Allée des bombes » par les Anglais, entraîne de lourdes pertes des deux côtés. Des dizaines de marins anglais y laissent la vie, alors que l’aviation argentine va littéralement s’immoler dans sa tentative désespérée de stopper le débarquement : près de la moitié de la soixantaine d’avions envoyés va être abattue, principalement par les Sidewinder des Harrier et dans une moindre mesure par les missiles Sea Dart et Sea Wolf de la flotte. Les missiles anti-aériens Rapier et BlowPipe17 déployés au sol n’ont pas particulièrement brillés par leur efficacité. Les avions rescapés, criblés d’impacts, sont tellement endommagés que bien peu pourront être remis en état rapidement, si bien que les raids vont s’atténuer, faute de combattants.


Une batterie de missiles Rapier fait feu sur des avions attaquant les navires dans la baie de San Carlos (vue d'artiste, source: http://www.naval-history.net)

Sortir de la tête de pont – la bataille de Goose Green


La perte de du RFA Atlantic Conveyor, avec les hélicoptères destinées aux troupes terrestres qu’il transportait, a de graves conséquences sur le plan prévu. En effet, les hélicoptères restant étant majoritairement utilisés par la Royal Navy pour la lutte anti-sous-marine, l’approvisionnement de la tête de pont et les missions des forces spéciales, il n’en reste que quelques-uns à disposition des troupes terrestres. Leur commandant, le général de brigade Thomson, ne peut espérer en obtenir plus au détriment de la marine, étant donné que son supérieur direct pour cette opération est au quartier général à Londres, peu au fait pour régler ce niveau de détail, et que celui qui assure en pratique la coordination globale sur place n’est autre que… le contre-amiral Woodward qui dirige la flotte d’invasion. Ses troupes vont donc devoir faire la majeure partie du trajet à pied jusqu’à Port Stanley. La progression sera ainsi beaucoup plus lente et plus vulnérable aux attaques, d’autant que l’hiver austral approche à grands pas : il gèle déjà la nuit et la météo prévoit les premières neiges dans les jours qui viennent. La position argentine de Goose Green, comprenant un aérodrome et de l’artillerie, qui devait être initialement contournée, ne peut donc être laissée sur le flanc sud de l’axe principal, d’autant qu’une forte pression politique s’exerce pour obtenir un premier succès terrestre significatif.


Le 26 mai, l’essentiel de la 3rd Commando Brigade prend la route de Port Stanley, tandis que le 2nd Bataillon du Parachute Regiment prend de nuit la route de Goose Green, distante de 30 km environ. A pieds, sans blindé de soutien, avec seulement 2 mortiers de 81mm, démontés et portés à dos d’homme, s’ajoutant aux 50kg minimum d’équipement individuel, les 600 parachutistes arrivent épuisés le lendemain matin sur leurs lignes de départ… pour entendre à la radio la BBC annonçant leur arrivée prochaine à Goose Green ! L’effet de surprise est annulé. Pensant faire face à l’équivalent d’un bataillon de conscrits au moral chancelant à cause du froid et du manque de nourriture, ils arrivent sur des positions défensives bien préparées et tenues par l’effectif d’un régiment (plus de 1000 hommes) bien doté en artillerie, barrant l’isthme de moins de 2 km de large qu’il leur faut franchir pour atteindre l’objectif.


 
Position de mortier argentine défendant Goose Green. A l'arrière plan : le village et la baie (source : http://fdra.blogspot.fr)



Après un bombardement imprécis des positions argentines effectué par deux Harrier, dont l’un est abattu par des canons anti-aériens, les sapeurs déminent des points de passage dans la soirée du 27. Dans la nuit, l’assaut britannique est lancé sous une pluie glacée par deux compagnies… pour venir se briser devant les tranchées adverses, sous le feu de mitrailleuses bien abritées et le tir coordonné de canons de 105mm. Une compagnie (A Coy sur le plan) est dans une situation critique, bloquée au pied de la colline de Darwin, fermement tenue par les Argentins. Les pertes commencent à augmenter, et il est difficile d’évacuer les blessés sous le feu. Le lieutenant colonel Jones, commandant du bataillon, rejoint alors la compagnie bloquée et, voyant qu’il risque de voir ses effectifs fondre rapidement en restant sur place, prend alors la tête d’un petit détachement qui va prendre d’assaut, à la grenade et au corps à corps, les tranchées argentines en contournant la colline par l’Ouest. Il y laissera la vie. Galvanisés par la perte de leur chef, les autres parachutistes s’infiltrent dans les tranchées et réduisent toute opposition à coups de lance-roquettes de 66mm.


Au matin du 28 mai, les Pucara argentins s’en prennent à l’échelon logistique du bataillon, abattant un hélicoptère. A l’Est de l’isthme, l’autre compagnie d’assaut (B Coy sur le plan) attaque les fortins argentins qui barrent le passage de Boca House à coups de missiles antichar Milan, dont le fort pouvoir de pénétration les fait taire un a un, lui permettant de contourner la principale ligne de défense. Pris en tenaille entre les deux compagnies, le dispositif argentin qui barre l’isthme s’effondre et les soldats commencent à se rendre en masse. Les deux autres compagnies maintenues en réserve prennent alors le relais et poussent immédiatement vers le village et son aérodrome… pour se faire accueillir par le tir tendu de canons anti-aériens de 20 et 35 mm, auxquels se joignent bientôt les canons de 105 et les mortiers parfaitement dissimulés au milieu des habitations. L’aviation argentine intervient alors, mais de manière imprécise, avec deux MB 339 attaquant à la roquette, dont l’un est abattu par un missile Blowpipe, et 3 Pucara lâchant du… napalm ! L’un d’entre eux est également abattu.


Les différentes phases de la bataille (source: http://www.britishempire.co.uk)




Les Britanniques cherchent alors à contourner les positions argentines. Au milieu de l’une d’elles, un drapeau blanc apparaît. Un lieutenant et deux sous-officiers anglais s’avancent alors… mais un tir venant des lignes britanniques passe au-dessus d’eux. Les Argentins se ravisent et abattent les trois hommes. Les parachutistes ne vont alors plus chercher à faire de quartier18, et se ruent sur les positions argentines en les noyant sous les roquettes et les grenades au phosphore. 3 Harrier GR3 arrivent alors du HMS Hermes et pulvérisent les canons anti-aériens argentins tout en lâchant des bombes à fragmentation sur l’infanterie. C’en est trop pour les conscrits argentins dont le moral commence à craquer. Mais la nuit tombe et le village tient toujours. Au cours de la journée, plusieurs rotations d’hélicoptère ont amené des renforts argentins, environ 200 hommes19, prélevés sur la position d’importance la plus proche, le Mont Kent. Au matin du 29 mai, après une nuit passé à la belle étoile dans le vent et le gel, la scène est prête pour l’assaut final. La situation est délicate car des civils libérés informent les Anglais que 114 d’entre eux sont retenus dans la salle des fêtes. Devant le risque élevé de pertes civiles et l’épuisement de ses propres troupes, le commandant britannique, qui vient de recevoir 3 canons et 6 mortiers supplémentaires, décide alors de monter une opération d’intoxication afin d’entraîner sans combat la reddition des derniers défenseurs, au moral jugé chancelant. Il envoie alors deux prisonniers argentins porter un ultimatum, en prenant soin de les faire circuler au préalable devant l’ensemble du parc d’artillerie prêt à tirer. L’effet escompté est obtenu et les troupes argentines se rendent à la mi-journée.


Parachutiste anglais dans les combats pour Goose Green. La grande majorité des soldats britanniques, comme leurs adversaires argentins sont équipés des différentes variantes du fusil automatique FN FAL conçu par la firme Belge FN Herstal (source : http://www.chroniclelive.co.uk)




Le bilan de ce combat intense, caractérisé par des affrontements d’infanterie au corps à corps qui ne sont pas sans rappeler ceux de la seconde guerre mondiale, est lourd : 17 morts et 66 blessés côté anglais, 55 tués, 86 blessés et plus de 1000 prisonniers chez les Argentins. La progression vers Port Stanley est maintenant sécurisée et les Britanniques, lors de ce premier engagement terrestre d’envergure, ont pris un indéniable ascendant moral sur leur adversaire. Toutefois, l’âpreté des engagements et les pertes élevées laissent augurer une campagne difficile pour la suite. Il faudra en effet aux Anglais encore 2 semaines de combats acharnés pour obtenir la reddition des Argentins, qui n’ont pas dit leur dernier mot. Mais ceci fera l’objet d’un prochain article.


Analyse et enseignements



Tout d’abord, tentons de répondre à la première question posée dans l’introduction : en quoi ce débarquement est-il particulier ? En premier lieu, ce conflit se déroule entre deux alliés des Etats-Unis, bien que l’un soit une démocratie et l’autre une dictature. Tous les deux sont équipés de matériel occidental, et parfois des mêmes armes (fusils FAL, destroyers classe Sheffield par exemple). L’affrontement est symétrique, ce qui est devenu exceptionnel : chaque belligérant va engager des moyens lourds dans un combat de haute intensité. L’opération aéronavale et amphibie montée par les Britanniques est remarquable par la distance qui sépare l’objectif de leurs bases. Aucun soutien n’est à espérer à proximité. Les seuls moyens à disposition pour le débarquement sont ceux que la flotte emmène avec elle depuis les Royaume-Uni et Gibraltar, après escale logistique à Ascension. Le rapport de force pour les troupes terrestres, chose rare pour un débarquement, est défavorable à l’attaquant (de l’ordre de 1 contre 3, il sera ramené à 2 contre 3 avec l’arrivé de la 5th Infantry Brigade début Juin). Il est largement compensé par l’utilisation de troupes professionnelles, par opposition aux conscrits qui constituent près de 75% des effectifs argentins20. Une autre particularité est la faiblesse des moyens aéronavals britanniques : deux petits porte-avions à vocation anti-sous-marine utilisés à contre-emploi en tant que capital-ships, emportant un nombre réduit d’avions dont la qualité première est de pouvoir décoller et atterrir de manière verticale ou courte, ceci au détriment des performances et de l’autonomie. Ils sont à opposer au parc aérien argentin, relativement récent et surtout 4 fois plus nombreux. On peut dire que les Anglais ont pris un risque, calculé certes, mais non négligeable.


Seconde question : comment les Anglais vont-ils l’emporter ? Tout d’abord, voyons pourquoi ils avaient de grandes chances de ne pas y arriver. En effet, au moment de l’invasion argentine, la Grande-Bretagne est prise en flagrant délit de « solde de l’empire » : la grave crise économique qu’elle traverse entraîne des restrictions budgétaires appliquées à son appareil militaire. Elle ne peut plus se permettre à la fois d’entretenir une flotte lui permettant d’intervenir dans le monde entier pour sauvegarder ses intérêts, et de tenir son rang au sein de l’OTAN face au bloc soviétique. Le ministre de la défense, sir John Nott, en accord avec le premier ministre, va trancher en faveur de cette dernière option, et on voit la Royal Navy s’apprêter à se séparer de ses porte-avions et de ses navires de débarquement en faveur de ses moyens sous-marins en particulier. Dans ces conditions, le Royaume-Uni n’aurait pu qu’assister à l’annexion des Malouines par les Argentins les bras croisés. Mais ces derniers ne vont finalement pas choisir le meilleur moment pour attaquer : les moyens aéronavals et amphibies qui allaient être abandonnés dans quelques mois vont être remis en condition in-extremis, et les points forts dus à son choix de l’OTAN vont lui être précieux. En effet, les sous-marins nucléaires d’attaque vont lui permettre de paralyser la flotte ennemie. Leurs moyens anti-sous-marins, taillés pour affronter les Soviétiques, vont permettre aux Anglais de ne jamais être inquiété par les sous-marins argentins. Les outils de communications au standard OTAN, en particulier par satellite, vont permettre au cabinet de guerre à Londres de rester en contact permanent avec la flotte, le corps expéditionnaire, et les forces spéciales infiltrées sur place, sans risque de décryptage. Les temps de réactions pour les grandes décisions en seront donc beaucoup plus courts que pour les Argentins, d’autant plus que le trumvirat à la tête de la dictature doit d’abord trouver une position commune avant d’agir. A cela il convient d’ajouter plusieurs autres facteurs clés. Outre une brillante intoxication sur le lieu réel du débarquement, l’utilisation exclusive de troupes d’élite aguerries comme les parachutistes, les SAS, SBS et bien sûr les Royal Marines va s’avérer décisive. Ces derniers sortent d’un entraînement en conditions hivernales dans le Nord de l’Ecosse. Cela ne sera pas de trop pour leur permettre d’endurer les conditions climatiques, matérielles et humaines dantesques qu’ils devront affronter. Ce ne sera pas le cas pour les conscrits argentins. Enfin, le succès anglais n’aurait pas été possible sans l’aide des Etats-Unis et, dans une moindre mesure, de la France. En effet, les premiers vont lui fournir les renseignements obtenus par leurs satellites espions (la Grande-Bretagne n’en dispose pas en propre), en particulier la position des unités de la flotte argentine. Mais ils vont aussi lui fournir une des armes clés du succès : la dernière version du missile air-air sidewinder, qui va leur permettre de tenir sous les assauts de l’aviation argentine lors des premiers jours d’existence de la tête de pont dans la baie de San Carlos. La France joue un rôle important en interrompant ses ventes de Super-Etendard d’Exocet à l’Argentine, limitant leur nombre à un niveau qui ne permettra pas d’avoir un impact stratégique sur le conflit.


Les Britanniques ont malgré tout commis des erreurs qui permettent de tirer plusieurs leçons. En premier lieu, quand on veut conserver une ambition stratégique internationale, il convient de garder des moyens de projection importants (porte-avions, navires d’assaut amphibies). Ensuite, il manque clairement un commandant « de théâtre » qui aurait chapeauté à la fois la flotte et les troupes débarquées. Il aurait pu ainsi trancher les demandes concurrentes d’allocations de ressources, en particulier quand celles-ci deviennent rares comme les hélicoptères de manœuvre suite à la perte du RFA Atlantic Conveyor. Pour continuer, on a assisté à une nouvelle forme de guerre aéronavale dans laquelle les navires sont très vulnérables aux assauts aériens, en particulier les « piquets radars », comme les HMS Sheffield et Coventry. Le manque criant d’avions d’alerte avancés et la faible autonomie des intercepteurs (découlant du choix de petits porte-aéronefs de type STOVL21) ne permet pas de créer la bulle de protection nécessaire à une flotte pour se tenir à l’abri des attaques aériennes et des missiles antinavires. Autre leçon : le rôle majeur des sous-marins nucléaires d’attaque. Ces derniers pouvant apparaître comme les nouveaux capital-ships dans une stratégie de déni d’accès à une zone, par leur capacité à rester cachés de longs mois, leurs moyens de détection et leur capacité de destruction. Pour finir, tout cela n’aurait pas été possible sans les informations fournies par les satellites d’observations militaires, gracieusement mises à disposition par les Américains. On peut voir le satellite espion comme un nouveau marqueur d’indépendance nationale en matière militaire.



Bibliographie


Admiral Sandy Woodward, One hundred days, HarperPress, revised edition, London, 2012


Henri Masse, Une guerre pour les Malouines, thèse de doctorat en histoire, Université de Metz (accessible en pdf à cette adresse : ftp://ftp.scd.univ-metz.fr/pub/Theses/1997/Masse.Henri.LMZ9710.pdf)


Stephen Badsey, Mark Grove, Rob Havers, The Falklands Conflict Twenty Years On: Lessons for the Future (Sandhurst Conference Series), Franck Cas, 2005


Martin Middlobrook, The fight for the Malvinas, London, Viking, 1989


Julian Thompson, 3rd Commando Brigade in the Falklands, No Picnic, Pen & Sword Military, Barnsley, 2008



1Il s’agit dans les faits plutôt d’un triumvirat regroupant les chefs des 3 armes (air, mer, terre), dans lequel toute décision importante est le résultat d’un compromis entre leurs intérêts
2Stephen Badsey, Mark Grove, Rob Havers, The Falklands Conflict Twenty Years On: Lessons for the Future (Sandhurst Conference Series), Franck Cas, p 67.
3Martin Middlobrook, The fight for the Malvinas, London, Viking, 1989, p.19
4D’après le site officiel de la Royal Navy : http://www.royalnavy.mod.uk/sitecore/content/home/about-the-royal-navy/organisation/life-in-the-royal-navy/history/battles/the-falklands-conflict-1982/the-time-line
5HMS : Her Majesty’s Ship
6Royal Fleet Auxiliary (RFA) : navires de servitude avec des équipages civils mais dépendant du ministère de la défense.
7Les moyens logistiques, rapidement débordés, sont ceux de la brigade des Royal Marines, et ne sont pas dimensionnés pour gérer tous les renforts lui ont été adjoints (Benoist Bihan, De la mer à la terre, Histoire et Stratégie n°7, pp. 81-82)
8Dereck Oakley, The Falklands military machine, London, Spellmount, 1989,p.120.
9ARA : Armada de la República Argentina
10Jean-Robert Daumas et Sven Ortoli, La leçon d'électronique des Malouines, Science et Vie N° 778, Juillet 1982, p.70
11RMS : Royal Mail Ship
12Henri Masse, Une guerre pour les Malouines, Thèse de doctorat en histoire, Université de Metz, p. 307
13David Brown, The Royal Navy and the Falkands war, London, Leo Cooper, 1987, p.68
14Version israélienne du Mirage 5
15Fuerza Aérea Argentina : Force Aérienne Argentine
16Avec notamment une plate-forme de décollage pour les Harrier
17Système lance-missile anti-aérien portable à guidage optique, peu performant par rapport au Stinger américain
18Max Arthur, Men of the red beret, Wamor, London, 1990, p.574
19Henri Masse, Une guerre pour les Malouines, Thèse de doctorat en histoire, Université de Metz, p. 370-373.
20Martin Middlobrook, The fight for the Malvinas, London, Viking, 1989, p.147
21Short Take Off and Vertical Langing : décollage court et atterissage vertical

1 commentaire:

  1. Excellent résumé. =)

    Quelques pinaillages de détail :

    - à l'époque le SBS est encore appelé Special Boat Squadron et non Service

    - à Pebble Island, ce ne sont pas les SAS qui "placent des charges de démolition sous la piste" mais les Argentins qui, craignant que l'attaque soit suivie d'un poser d'assaut de forces britanniques supplémentaires, font sauteurs les charges qu'ils avaient placées préventivement sous la piste.

    - Fanning Head, le point qui contrôle l’entrée de la baie de San Carlos, a été pris par le SBS au lieu du SAS.

    Cordialement

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